Jean Pierre Sauvage, Prix Nobel de Chimie 2016, dialogue avec les futurs chercheurs en chimie

Lors du 6ème Colloque Recherche de la Fédération Gay Lussac, organisé par CPE Lyon et ITECH Lyon du 6 au 8 décembre dernier, Jean Pierre Sauvage, Prix Nobel de chimie 2016, professeur émérite de l’université de Strasbourg, et ancien Directeur de Recherche au CNRS travaillant dans le domaine de la chimie de coordination, a échangé avec des étudiants et des jeunes chercheurs.

Un moment d’échanges plutôt informel mais sur des thématiques bien ancrées dans la réalité.

L’avenir de la chimie

Quels domaines de la chimie seront porteur d’ici les 20 prochaines années ?

JPS : Sans vouloir flatter les organiciens, le domaine de la synthèse va rester important, selon moi. Il y a aussi des domaines émergents, mais auxquels on ne pense pas encore. Quand un chercheur a fait des découvertes fondamentales et qu’il peut prévoir les applications qui suivront … cela veut dire qu’elles n’étaient pas très originales !

Quels sont les techniques de synthèse d’analyse qui sont amenées à se développer ?

JPS : Il y a un domaine qui me semble très important, c’est l’activation des petites molécules comme le CO2, l’H2O, l’azote, en utilisant des techniques douces. Celui-ci sera un jour plus grand public.

Un autre domaine, pour les « synthétistes », c’est la robotique. Il y en a marre de verser des « trucs « dans un erlenmeyer et de le mettre sur une plaque chauffante… Au départ, il faut des chimistes : quand on recherche une nouvelle action, quand personne n’a jamais fait la réaction entre A , B et C… mais ensuite, quand cela a été essayé plusieurs fois, la robotique pourrait prendre le relais.

Quel sera le prochain domaine en chimie qui aura un prix Nobel ?

JPS : Il est plus facile de répondre à cette question en physique. On pouvait prévoir des sujets comme les ondes gravitationnelles et bientôt les exo planètes …

En Chimie c’est plus touffu et le comité Nobel ne donne pas souvent de prix à la Chimie pure. Cette année en est un exemple typique, avec la microscopie électronique qui aurait pu être ou en physique, en chimie, en médecine physiologique ….

Pour être honnête, je ne peux pas me permettre de donner clairement mon opinion car j’ai beaucoup plus de pouvoir d’influence aujourd’hui pour nominer les futurs lauréats…

La chimie a mauvaise presse, quels moyens peut-t-on envisager pour redorer son image ?

JPS : Elle a mauvaise presse en France mais pas en Chine et au Japon, où je me rends régulièrement. Selon moi le meilleur moyen de changer cette image passe par l’éducation et la prise de conscience collective que sans chimie le monde s’effondre.

Il faut aller rencontrer le public, faire de la transmission et de la communication, ce que les scientifiques n’ont pas assez fait. Pour ma part j’ai plutôt bonne conscience à ce sujet, car je n’ai plus de laboratoire et je me déplace très souvent auprès des lycées et du grand public. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, j’étais très actif, puis avec l’âge, j’ai commencé à me calmer concernant les déplacements. Depuis le Prix Nobel, BOUM ! Je n’ai plus le temps de respirer mais je ne m’en plains pas …

La chimie et l’environnement

Que pensez-vous des biocarburants, de la revalorisation de la biomasse ?

JPS : J’ai une opinion avec laquelle vous ne serez peut-être pas d’accord… Je pense que les carburants de manière générale, c’est fini. On ne peut pas se permettre de bruler sans cesse, et d’engendrer du CO2 à l’infini. Il y a un tel problème d’écologie mondiale, qu’il faut se poser une question de fond.

Idem pour la biomasse, c’est bien de la valoriser, mais à long terme cela ne sera pas suffisant. Il faut que l’atmosphère soit moins chargée en CO2 sinon la planète aura du mal à s’en sortir…

Je suis très pro-solaire, et je prône la possibilité de faire de l’hydrogène solaire, de faire de l’électricité par ce moyen. Mais pour le moment je ne vois pas comment on pourrait se passer de centrales nucléaires … ou alors il faudrait changer totalement nos modes de vie.

Les technologies ont tendance à se diriger vers des versions plus respectueuses de l’environnement, qu’en pensez-vous ?

JPS : Il faut vraiment essayer d’être au niveau pollution zéro, mais sans oublier que la Chimie est déjà infiniment plus respectueuse qu’il y a 20 ans. Il y a des problèmes de pollution possibles, mais on ne peut pas être « ultra » et vouloir jeter la chimie avec l’eau du bain.

 

La thèse, le doctorat et la recherche

Quelle est la place du doctorat en France ?

JPS : La France est très spéciale dans sa conception du doctorat. Ici, il vaut mieux avoir un diplômé d’ingénieur que d’être docteur. C’est quasiment le seul pays où c’est le cas, car en Suisse, en Allemagne, aux Etats-Unis, n’importe où … pour devenir un cadre supérieur il vaut mieux être docteur plutôt qu’ingénieur.

D’ailleurs, il faut noter qu’il y a une confusion régulière avec la conception allemande du terme « ingénieur », qui est là-bas plutôt l’équivalent d’une version améliorée d’un brevet de technicien supérieur (BTS).

Est-ce qu’il est préférable de réaliser sa thèse en France ou à l’étranger ?

JPS : Tous les pays ont des systèmes de thèses différents les uns des autres. Je pense que c’est bien de faire sa thèse en France, à condition de partir faire une ou deux années de post doc dans un pays performant comme les USA et le Japon. Cela vous permettra de vous adapter à un nouvel environnement culturel, et d’essayer de comprendre une autre culture, ce qui est une grande richesse.

Est-ce qu’avoir un diplôme d’ingénieur est bénéfique pour s’orienter vers la recherche ?

JPS : Je vois le diplôme d’ingénieur comme une espèce de parachute. Vous trouverez un job beaucoup plus facilement que si vous ne l’avez pas. Au sein un laboratoire de recherche, honnêtement, il n’y a pas beaucoup de différences entre les ingénieurs, les normaliens, ou les étudiants de maitrise…

La gestion de l’échec en recherche

JPS : Un chercheur dans un laboratoire passe son temps à échouer, c’est typique et courant. Lorsque l’on fait une molécule on a un but, on démarre la synthèse, la première étape marche bien, la seconde oui, la troisième non. Il faut essayer de contourner la difficulté, ou de revenir en arrière.

L’échec est permanent, mais un chercheur doit être pathologiquement optimiste. Je pense aussi qu’il est utile et nécessaire, au cours d’une carrière de changer de sujets d’études ou de laboratoire pour garder sa capacité d’innovation.

Quant à savoir à quel moment le chercheur doit abandonner et se tourner vers un autre sujet d’étude, il n’y a pas de réponse générique, cela va dépendre de sa personnalité. Il y a des chercheurs très entêtés qui vont œuvrer pendant 5 ans sur un sujet qui ne marche pas, d’autres vont changer tous les six mois. C’est vraiment une question de caractère.

Le financement de la Recherche

Les subventions des recherches ont diminué de 25% ces dernières années, avez-vous ressenti cette baisse ?

JPS : Pour être très honnête, mon équipe n’a pas senti de baisse, car nous avons toujours bénéficié de contrats européens. J’encourage les jeunes chercheurs à s’intéresser à l’Europe et à construire des réseaux, comme le réseau Marie Curie, qui permettent de collaborer avec d’autres laboratoires européens et qui assurent des financements. Se contenter des appels d’offres nationaux, c’est un peu dur. Les sommes mises en jeu ne sont pas les même en France qu’en Suisse ou en Allemagne.

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